La tête dans le sable

La micro-nouvelle qui n’était au courant de rien.

Tête d'autruche
© gratisography

Gauthier déposa sur la table une bouteille d’eau et un fin dossier puis il tira la chaise jusqu’à lui et s’assit. Devant lui se trouvait un homme d’environ 75 ans peut-être 80. Presque chauve, des tâches de vieillesse avaient commencé à moucheter son front. Le temps qui passe avait affiné une silhouette sans doute déjà frêle et sa peau n’était plus qu’une fine membrane veinée de bleu. Il nageait dans un vieux gilet marron et ne cessait de se frotter les mains. Tout son corps transpirait le lent déclin du grand âge, à l’exception de ses yeux. Il avait un regard franc et clair, un regard intelligent, sans malice. Gauthier continuait à se taire.

– Est-ce que ça va durer longtemps ? Ma femme est seule à la maison. Elle ne peut pas se débrouiller, elle a Alzheimer.

– Vous avez des proches qui pourraient s’occuper d’elle ?

– Non, je… Les enfants sont loin. Nous n’avons plus beaucoup d’amis en vie et Alexandre, l’auxiliaire de vie, a déjà dû partir.

– Je vais faire prévenir les services sociaux. Je crains que vous ne rentriez pas tout de suite.

– Non s’il vous plaît, elle est agitée quand des étrangers s’occupent d’elle. Prévenez plutôt Alex, il reviendra.

– Nous allons essayer de faire vite.

Gauthier appuya sur le bouton marche du petit magnétophone.

– Nous sommes le 3 février, il est 13h00. Veuillez annoncer clairement vos nom, prénom et date de naissance.

– Aloïs Torik, né le 15 septembre 1926.

Gauthier siffla.

– Ça fait une sacré paire d’années dites donc. Et comment êtes-vous devenu antiquaire monsieur Torik ?

– Je ne le suis pas devenu, je suis né antiquaire. Aussi loin que je me souvienne j’ai toujours aimé deux choses : les vieux objets et fouiner. Alors que fait d’autre ? Vous savez je viens d’un milieu modeste. Plus que modeste même, pauvre. Je n’aurais jamais dû devenir ce que je suis. Mais j’ai rencontré ma femme. Elle était fille de commerçants, des bouchers. Rien d’extravagant mais tout de même bien trop pour un « p’tit gars comme moi ». Les parents d’Adèle étaient des gens doux et bienveillants et un an pile après notre rencontre je l’épousais. Quelques années plus tard quand son père puis sa mère moururent, Adèle hérita et elle m’offrit cet argent pour ouvrir ma première boutique.

– Et c’est comme ça que vous êtes devenu riche.

– Oh que non. Adèle avait 6 frères et sœurs. Sa part ne nous permit d’acheter qu’une petite boutique à peine plus grande que cette salle.

– Donc elle est arrivée comment cette fortune ?

–  Un jour on m’a amené une œuvre, une œuvre de Léonard de Vinci perdue depuis 1612, Léda et le cygne.

–  Et on vous l’a amenée comme ça, un p’tit antiquaire de rien? Vous vous foutez de ma gueule !

– Inutile d’être grossier jeune homme. Oui on me l’a amenée comme ça et on me l’a vendue une bouchée de pain. J’ai fait authentifier et restaurer l’œuvre ce qui nous emmena au bord de la faillite. À l’époque j’ai soupçonné un pillage nazi alors je me suis renseigné mais je n’ai rien trouvé. Alors j’ai accepté la chance qui me souriait et je l’ai vendue. J’ai gardé tous les documents si vous le désirez.

– On vérifiera. Donc là c’est l’opulence, la fortune. Ça doit être sacrément jouissif pour un fils de rien. Les galas, les réceptions, le champagne, la piscine, de quoi faire tourner la tête…

– Je déteste ça, j’ai le sentiment d’être une greffe qui n’aurait pas pris : rejeté par mon nouvel hôte et sans espoir de retour dans mon milieu d’origine.

– Alors pourquoi continuer ?

– Parce qu’au milieu de tout cet étalage de richesse et de superficialité on y trouve des gens passionnés et passionnants et des œuvres d’art à couper le souffle.

– Alors c’est au nom de l’art et non de l’argent que vous avez escroqué tous ces gens?

– Je n’ai pas fait ça.

– À d’autre Aloïs, vous vous êtes associé avec de petites frappes qui se sont salis les mains à votre place. Regardez, ça fait 6 mois qu’on file votre petit protégé, les photos sont éloquentes.

– Non ! -La voix d’Aloïs se brisa- Vous mentez ! Il n’aurait jamais fait ça. C’était comme mon fils ! Je lui ai appris le métier. Il savait à quel point c’était important pour moi d’être droit. Il m’apportait toujours tous les certificats !

– Mais pourquoi choisir un délinquant dans ce cas ?

– Je voulais renvoyer l’ascenseur ! Donnez une chance à ceux qui n’en ont pas.

Les sanglots secouaient maintenant le vieil homme.

– Qu’est ce qui va m’arriver maintenant ?

Gauthier se leva et se dirigea vers la porte.

– Vous allez être inculpé de recel en bande organisée. Vous risquez 10 ans de prison et 175 000€ d’amende. Je suis désolé monsieur Torik. Vous m’avez convaincu je ne sais pas très bien pourquoi, c’est tellement peu crédible. Mais je vous crois quand vous dites que vous ignoriez tout des activités de vos employés mais, malheureusement pour vous, l’ignorance n’est pas une excuse en matière de recel. Vous serez condamné de la même manière, tout juste pourrez-vous obtenir une réduction de peine.

Prendre des nouvelles de ceux qui ont eu plus de chance

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2 réflexions sur “La tête dans le sable

  1. Un bien agréable moment de lecture…. j ‘ai particulierement apprécié la description du vieil homme. Et appris l’existence de ce tableau de Léonard de Vinci perdu. P.

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