Où l’on apprend que lapon est à sami ce que nègre est à noir

La micro-nouvelle polaire

paysage de glace
©gratisography

Melvin posa un pied à terre et senti aussitôt sa chaussure vernie se gorger de neige fondue. Il faudrait qu’il s’équipe… Il n’avait eu que le temps de rassembler son matériel et de sauter dans le seul et unique train qui pouvait l’emmener à l’extrême nord du pays.

Quand à 6h ce matin, on avait frappé à la porte de sa chambre de bonne, il était bien décidé à ne pas répondre, persuadé que derrière se cachait Björklund, son gras et colérique propriétaire venu réclamer les 2 mois de loyer en retard.

Quand on avait crié avec une voix inconnue « ouvrez ou nous enfonçons la porte », il avait trouvé la méthode un brin violente pour 3 petits loyers. Il avait jugé plus prudent d’ouvrir pour s’épargner les frais de remplacement de la porte. C’est ainsi qu’il s’était retrouvé face à la moustache de deux gardes au regard plein de mépris pour son caleçon long aux tâches douteuses.

Le  « Au nom du roi, veuillez nous suivre » avait achevé de le convaincre que ses 5 loyers impayés n’étaient pour rien dans l’affaire. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, il s’était retrouvé dans un petit bureau confortable, devant un feu ronflant, à écouter un représentant du gouvernement lui offrir du travail.

C’est de cette façon qu’il se retrouva dans son unique costume, sa fine moustache gelée, face à une étendue blanche d’une beauté à couper le souffle. Il pataugea jusqu’à la porte et se présenta au chef de la garde chargé de la province.

–  Bonjour je suis Melvin Sura, je suis l’ethnologue du roi. On m’a mandaté pour réaliser une étude sur la race indigène Sami.

–  Les quoi ?

–  Les Samis. Ceux que vous appelez Lapon de manière erronée.

–  Ah ! Les samis vous dites. Eh bien monsieur l’érudit, inutile de défaire vos bagages, je vais vous faire gagner du temps. Il ne s’agit que d’une bande de sauvages. Écrivez ça, faites 2-3 dessins et sous peu vous retrouverez le confort de la capitale.

–  Si vous le permettez c’est à moi d’en juger. D’autant plus que dans mon cas le confort de la capitale est somme toute assez relatif ajouta-t-il en pensée.

–  Comme vous voulez mais ne venez pas vous plaindre de la rudesse du climat dans 3 jours ou de ne rien arriver à tirer de ses lapons. Un de mes hommes vous emmènera sur place dès demain. À partir de là vous serez seul, nous faisons un voyage tous les 2 mois et vous n’aurez aucun moyen de nous contacter. Maintenant disposez.

À peine 24h après, il tentait de dégeler l’eau du broc d’une masure plus glaciale qu’un iceberg. L’argent était loin d’être la seule motivation de Melvin et il se mit à la tâche avec ardeur et sérieux, prenant des clichés, mesurant la taille du crâne, noircissant des pages entières de croquis et de réflexions. Peu à peu, il se laissa gagner par le charme de cette peuplade où chacun possède son portrait musicale, nommé le Joik, sorte de mélodie représentant l’essence profonde d’une personne. Il revint de moins en moins dans sa masure. Et pour finir, il s’installa parmi ses sujets d’étude.

Il repoussa plusieurs fois son retour dans le monde dit civilisé mais son devoir royal le ramena à la raison. Et si Melvin fut attristé de quitter sa nouvelle famille il était aussi très excité à l’idée de rapporter ce qu’il avait vu.

Il fit donc le trajet inverse, le destin des Samis sous le bras. On lui laissa à peine le temps de raser sa barbe et d’enfiler un costume avant de le mener devant le même homme politique, dans le même bureau. Il présenta ses notes avec enthousiasme. Durant l’heure d’exposé qu’on lui avait accordée, l’homme n’avait pas bougé, à peine cligné des yeux. A croire qu’il était mort. Il aurait mieux valu que ce fût le cas.

– Malheureusement monsieur Sura tout ceci ne va pas dans le sens de la politique engagée par notre pays.

– Pardon Monsieur mais je ne m’occupe pas de politique.

– Laissez-moi éclairer votre lanterne dans ce cas : le roi souhaite que les Lapons soient rapidement assimilés à notre culture. Leurs rites préhistoriques ne nous intéressent que fort peu.

–  Mais ce serait une erreur ! La richesse de leur histoire, de leurs moeurs doivent être préservés et non anéantis.

–  Et pourtant c’est ce que vous allez écrire.

–  Certainement pas !

–  Monsieur Sura, pourquoi croyez-vous que nous vous avons commandé ce rapport ? Et pourquoi croyez-vous que nous vous avons choisi vous, un inconnu sans grand éclat quand la cours regorge de scientifiques de renom? Ce rapport, monsieur Sura, servira à justifier la politique du gouvernement. Elle dépeindra une race inférieure et faible. La bonne société sera ainsi moins encline à les prendre en pitié si la force devait être employée. Quant aux choix du personnage, nous ne souhaitions pas faire appel à un de nos amis. Nous aurions alors trop prêtés le flan aux accusations de conflits d’intérêt. Il nous fallait donc un inconnu. Un inconnu que nous pourrions facilement discréditer si nécessaire. Si vous refusez je veillerais personnellement à ce que vous ne retrouviez jamais de travail, je vous traînerais dans la boue. Si vous acceptez vous disposerez de fonds plus que confortables et d’une chaire à l’université. Bien évidemment nous nous chargerons de faire de vous un scientifique reconnu. Après tout cela sert aussi nos intérêts.

– A…

– Oh et avant que vous ne preniez votre décision sachez deux choses : votre père est décédé laissant derrière lui d’innombrables dettes. Le roi a eu l’extrême obligeance d’accorder sa protection et de subvenir aux besoins de vos mère et sœurs, du moins pour l’instant. La seconde chose c’est que si ce n’est pas vous quelqu’un d’autre le fera…

A lire dans le Courrier International n°1291 : Laponie : un procès aux relents racistes.

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