A deux doigts de la jungle…

La micro-nouvelle qui aurait aimé se trouver plus loin de l’inhumain.
à 2 doigts de la jungle, la flash fiction
©James Douglas – unslpash

Houria rajusta le châle qui lui cachait les cheveux et traversa la rue. Une petite bruine tombait sans discontinuer, lui glaçant les os. Pour une fois elle ne maudit pas  cet horrible hiver qui n’en finissait pas. Elle était contente de disparaître dans la masse brumeuse. Aujourd’hui elle allait chez le « tanneur ». La devanture du magasin était en bois dans le genre cabane de trappeur. Le temps avait verdi le bois et usé les lettres jusqu’à presque effacer le nom de l’endroit. Ce dernier évoquait plus une ruine que les grands espaces canadiens.

Quand Houria poussa la porte un petit carillon accompagna son pas. À l’intérieur, la lumière était basse et des ombres inquiétantes environnaient la jeune fille. La partie gauche était occupée par des dizaines d’animaux empaillés dont certains semblaient avoir été volontairement mutilés pour leur donner une tête étrange. De l’autre côté s’alignaient des rangées froides et hostiles de carabines.

Houria s’avança jusqu’au comptoir d’un pas hésitant. La vue du quarantenaire au crâne rasé et tatouages faillit lui faire faire demi-tour. Deux yeux d’un bleu glacial la fixaient. Pas un sourire n’éclairait son visage. Lorsque enfin elle l’eut atteint, il ouvrit la bouche :

– Je peux faire quelque chose pour vous ?

Il avait la voix très douce.

– je viens acheter finger.

– Pas compris.

– Finger ! I would like to by finger.

– Désolé, je ne comprends pas.

– S’il vous plaît, Steve et Ali me dire que tu vends…

– Ok, Ok. Excuse-moi j’ai pas l’oreille bien habituée, c’est 1000.

Houria le regarda sans comprendre. L’homme attrapa une vieille facture et écrivit au dos la somme qu’il tendit à la jeune femme.

– Personne a ça !!

Houria tressaillit quand l’homme tendit le bras et de l’index lui caressa la joue.

– Allons une gentille fille comme toi, tu vas trouver.

– Non !

– Alors dégage.

– Je pourrais dénoncer toi.

– Je pourrais te mettre les tripes à l’air et empailler ta sale gueule. Tu ne manquerais à personne.

L’homme ne s’était pas départi de sa voix douce et Houria sentit une angoisse sourde lui étreindre le ventre. Elle aurait préféré qu’il crie. Elle ne douta pas un instant qu’il fut sérieux. Elle recula doucement jusqu’à la porte, se retourna et posa la main sur la poignée. Elle fit un gros effort pour ravaler les larmes qui menaçaient de déborder.

– Je sais pas comment faire.

– Vas voir Kevin, dis que tu viens de la part de Toto. Tu le trouveras au bar qui fait le coin. Maintenant bouge…

6 mois plus tard, amaigrie, le teint pâle, elle étalait une liasse de billets chiffonnés sur le comptoir. Thomas prit tout son temps pour compter, il lui souriait avec douceur.

– Reviens la semaine prochaine.

Et il agita la main, l’entrevue était terminée. Il préleva quelques billets et alla frapper quelques portes plus loin. A l’intérieur une dizaine d’hommes au look plus ou moins avancé vers le style néo-nazi vaquaient à leurs occupations, une bière à la main. Mathieu distribua signe de tête et serrement de main avant de s’éclipser dans la cuisine, pour l’instant déserte, avec un des chefs du groupuscule. Il déposa l’argent sur la table.

– Tiens, c’est pour la cause.

– Merci.

– J’ai besoin d’une ratonnade.

– Quand ?

– Ce soir.

– Ok j’vais motiver un groupe.

 Quelques heures plus tard, à la faveur de la nuit tombante, une vingtaine de paires de Rangers attendent le signal. Thomas, jumelle au poing, observe l’entrée du nouveau campement jusqu’à ce qu’il trouve ce qu’il est venu chercher. Un bref sifflement et la meute de prédateurs se tient prête, armée, hargneuse, l’odeur du sang déjà dans les naseaux. Ils suivent le groupe jusqu’à la forêt formant une nasse qui se referme dans leur dos. Puis tout vas très vite, des cris retentissent et des coups sourds se font entendre. Thomas se déplace au milieu des corps à corps, la démarche souple et féline. Il arrête des femmes, les examine, cherche une vague ressemblance avec Houria puis les relâche. Thomas exècre la violence qui ne cherche pas à tuer. Enfin il trouve ce qu’il cherche. Ses yeux bleu acier ne la quittent pas. Sans un mot il l’attire contre lui et lui chuchote qu’il va la tuer et lui prendre ses mains. Au milieu des cris et des os qui se brisent, elle ne le comprend pas, soulagée elle s’abandonne dans ses bras et se laisse entraîner. Puis tout va très vite, d’un mouvement du bassin Thomas est passé dans son dos et déjà la lame lui tranche la carotide faisant jaillir le sang. Dans un rayon de lune, il la regarde se vider de son sang, agitée de soubresaut.

Thomas doit faire vite, il n’a que peu de temps avant que la chaire ne commence à se dégrader.  Sortant un petit hachoir de son sac, il assène 4 coups sur les poignets, tranchant dans le vif. Il est méthodique, ses gestes sont précis. En à peine 20mn, il termine le travail, fait disparaître arme et cadavre et rentre chez lui.

Sans prendre le temps de retirer son manteau, il traverse le magasin plongé dans la pénombre jusqu’à l’arrière-boutique. L’imprimante 3D tourne déjà, prête à l’emploi. Au départ il l’avait achetée pour fabriquer des armes qui passeraient les contrôles de sécurité. Mais il trouvait ce nouvel usage beaucoup plus créatif. Il rentre quelques chiffres dans l’ordinateur et s’accorde quelques secondes, hypnotisé par les va-et-vient de la tête d’impression, avant de passer dans son atelier. Délicatement il retourne la peau des mains et dépose une fine couche de sel. Puis il s’écroule dans le lit de camp qui occupe un coin de la pièce.

Toute la semaine, Thomas trempa, lava, gratta la chair. Au matin du 7ème jour, il prit la reproduction et enfila la peau comme une chaussette contemplant ainsi une main. Une main suffisamment proche pour que le portique à l’entrée du champ de préfabriqués la reconnaisse, une main qui permettrait à Houria de dormir au chaud. Enfin jusqu’à ce que la peau se fane et qu’un beau matin Houria revienne alimenter son petit réseau.

Dans la vraie vie :

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