Et si on était le lundi 3059 mars…

La micro-nouvelle qui passe la nuit debout.

Lundi 41 mars

Lundi 3059 mars
©gratisography

C’est étrange comme je me sens seule. Comme d’habitude je me suis réveillée trop tard et l’histoire s’est écrite sans moi. Mon regard erre d’une canette de bière à un cageot désossé. Je traîne mes savates dans l’air frisquet du petit matin. Entre ombre et lumière, le bruit de machine à laver du balai brosse accompagne mon pas d’humaine perdue. Au milieu de la place, j’aperçois les seules rescapées : quelques fleurs qui déploient leurs pétales gorgés de rosée sous un rayon de soleil encore timide. C’est comme une allégorie : à la fin, quand on aura rangé tous nos espoirs au fond d’une boîte, il ne restera qu’elles, fragiles et indociles.

Je me détourne et les abandonne à leur triste sort. Je lui fais face maintenant. Pour beaucoup c’est du vandalisme… Moi je la trouve belle, avec ses tags et ses affiches, ses dessins et ses bougies. Ça la rend plus humaine toutes ces cicatrices, ça la rend rebelle, un peu comme si elle disait merde à toutes ces statuts grecques trop propre sur elles. C’est comme si elle leur disait « Moi j’ai vécu Charlie, le 13 novembre, Bruxelles et je suis encore debout toute la nuit. Ça m’a abîmée mais c’est quand même moi qu’il préfère. C’est accroché à mon sein qu’ils viennent réclamer du pain. C’est sur mes épaules qu’il se sente assez fort pour défier l’ordre et les puissants ». Mais là, sur la place déserte, elle a l’air triste et désabusé. Ou alors c’est moi ?

Vendredi 35 mars

L’opercule saute avec un petit bruit de gaz qui s’échappe. Une mousse blanche inonde sa main, elle se dépêche de porter la bière à ses lèvres et boit goulûment. Il est 16h et, depuis ce matin, Anastasia s’active. Il faut tout organiser: régie, micro, tract, elle est de toutes les batailles. Ça grouille autour d’elle, c’est disparate et c’est ça qu’elle aime : il y a les post-soixante-huitard, les punks à chien et autre mouvement Anar, les étudiants barbus, le monsieur-tout-le-monde et la mère de famille.

Ça se mélange et c’est pas si souvent. Bien sûr que c’est fragile, bien sûr que ça ne tient qu’à un fil. Combien de chance de changer le monde ? Plus ou moins que de gagner au loto ? Mais elle, elle s’en fou parce que comme quelqu’un l’a dit « ce qui compte c’est pas l’issu mais c’est le combat ». Parce qu’au fond combien de chance de changer le monde si on essaye pas ?

Alors le regard brillant, le cœur gonflé, elle jette sa bière et s’avance devant le micro, elle passe la main sur la partie rasée de son crâne. De l’autre côté ses Dreads lui chatouillent la nuque. Elle a peur, ce n’est pas une grande oratrice. Elle s’avance et voit des centaines de personnes assises, debout, mains levées et tournant sur elle-même pour applaudir en langage des signes. Elle dit quelques mots à peine audibles puis sa voix s’affermit, enfle, souffle sur la place de la République. Elle s’insinue dans le cœur des spectateurs à la recherche du petit morceau d’adolescent qui vit encore en chacun de nous et qui croit qu’il suffit d’une foule vagabonde pour changer le monde

Lundi 3059 mars

 Je sens la main un peu moite d’Anastasia dans la mienne. Devant nous la place de la République est noire de monde. Finalement je ne suis pas arrivée si en retard cette fois, j’ai pris le train en marche, ça a fait un peu mal au début mais j’y suis. A côté de nous se tiennent 8 autres représentants. Anastasia s’avance aussi rongée par le tract qu’au premier jour :

– Nous sommes le lundi 3059 mars et aujourd’hui c’est le premier jour de la 7ème république. Il nous a fallu presque 8 ans pour abolir les derniers vestiges de la vieille monarchie française. Aujourd’hui nous fêtons la naissance d’une assemblée ayant la plus noble et lourde tâche qui soit, celle de représenter la richesse et la diversité de la société française, d’œuvrer en son nom et pour son bien. Occuper la rue a fait naître en nous une conscience politique plus universelle, une conscience citoyenne que la liberté, la tolérance et le vivre-ensemble ne sont jamais des acquis mais toujours une parenthèse qui a besoin du plus petit d’entre nous pour survivre.

A compter de ce jour, l’assemblée chargée de promulguer les lois sera constituée à 50% de membres élus par le peuple et 50% de citoyens tirés au sort. L’ensemble de l’hémicycle respectera une parité sociale parfaite : homme/femme, catégorie socio-professionnelle, jeune/vieux… Chacun conservant une activité annexe chargée de lui rappeler ce qu’est la vraie vie.

A compter de ce jour, plus aucun patron ne sera autorisé à gagner plus de 10x le salaire du salarié le moins bien payé, primes comprises. Cette obligation vaut pour les représentants du gouvernement qui ne pourront toucher que maximum 10x le minima social.

Dans les mois qui arrivent, une Europe fédérale des lumières devrait voir le jour. Cette Europe qu’il nous faut encore définir tous ensemble sera, nous l’espérons, un représentant international respectueux de tous les peuples. C’est l’Humain qu’elle devra placer au cœur de ses préoccupations.

Aucun d’entre nous aujourd’hui ne peut vous garantir que cette nouvelle démocratie sera meilleure que ses ancêtres car aucun d’entre nous ne voit l’avenir. Il faut la mettre à l’épreuve de la vie. Ce que nous vous promettons aujourd’hui c’est de mettre tout en oeuvre pour que naisse une société plus juste, une société qui ne laisse pas crever des enfants dans l’eau glacée des rivages français, une société qui se soucie du plus petit de ses citoyens, une société qui ne construit pas demain en hypothéquant après-demain.

Et nous promettons solennellement de toujours nous et « la » remettre en question.

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