Journal d’un rayonnage

fruits rouges surgelés en gros plan
©unslpash

Samedi 02 avril, 16h30

Un micro-texte animiste

Madame Deschênes est encore passée à l’heure de pointe. Celle-là, elle ne s’arrête jamais devant moi. Hautaine, fière, elle ne daigne jamais me jeter un regard. Les gueules cassées, les non calibrés, ça ne l’intéresse pas.

Remarquez c’est pas que ça m’embête, je l’aime pas non plus avec son air de pimbêche et puis elle a les mains baladeuses ! Mes collègues des fruits et légumes, les normaux, les beaux, pas les comme nous, ils n’en peuvent plus de se faire tâter la pulpe par cette vieille peau. Elle pue en plus ! Un mélange de cadavre et de mixa bébé, j’en ai les étagères qui se dessoudent. Et je m’y connais en odeur de cadavre j’ai fait le rayon barbaque pendant 5 ans.

Samedi 9 avril, 17h45

Tiens ! Madame Hipie ! C’est pas son vrai nom, c’est moi qui l’est surnommée comme ça. Elle, la semaine derrière, pendant que je vous parlais de la vieille peau faisandée, elle nous retournait tout le rayon fruits et légumes pour trouver la tomate parfaite, bien ronde, bien rouge, ni trop grosse ni trop petite… et la voilà qui vient taper dans le rayon des moches depuis que c’est devenu à la mode.

Quand elle arrive trop tard et qu’il n’y a plus rien, que je suis nue comme un ver, elle prend une mine affligée, me regarde droit dans le néon, l’œil mauvais et dit :

– Ah ! Comme c’est dommage, il n’y a plus de petits handicapés ! Je vais devoir prendre les normaux.

Menteuse ! Vipère ! C’est pas parce qu’on est hors norme qu’on a moins à donner madame « je suis écolo mais j’achète des piles même pas rechargeables.

Samedi 16 avril, 18h22

Ah ! mon rayon de soleil de 18h22. Chaque jour je tremble à l’idée qu’elle ne vienne pas. Elle est si frêle, si vieille, si douce. Chaque jour, à petits pas comptés, tel une vieille mariée, elle traverse l’allée centrale jusqu’à moi. Personne n’y pense mais le supermarché c’est un peu la cérémonie de mariage des personnes âgées.

Ils s’avancent entre les étagères dans leurs plus beaux atours, saluent le personnel comme de vieux amis, badinent un peu avec les produits mais c’est toujours au bras d’un plat surgelé qu’ils repartent.

Et puis un jour ils ne reviennent pas.

Alors ma madame Escadrile j’en prends soin, je la bichonne. Je force un peu sur la lumière, je me réchauffe un peu la carcasse pour qu’elle n’ait pas froid à ses doigts rongés par l’arthrite qui s’agrippent à moi. Discrètement, je pousse quelques pommes au fond de son cabas et je la regarde partir.

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