L’enfant végétal

La micro-nouvelle qui l’a perdu.
L'enfant végétal
©pixabay

Je sens mon ventre qui se déchire et c’est de mon cœur que j’accouche. J’entends les murmures de mon homme et je voudrais lui arracher la langue avec les dents. J’ai le goût salé de la sueur et des larmes dans la bouche mais c’est bien mon seul point commun avec la « mère ».

C’est un bébé bleu qu’on me dépose sur la poitrine et je voudrais crever, échanger ma vie pour la sienne, ne jamais l’avoir conçu. Je voudrais continuer à le rêver pour toujours, ne pas sentir sa peau si froide contre la mienne, ne pas voir son visage qui a tellement l’air de dormir.

Et puis, vite, vite lui donner un nom qu’il ne portera jamais, des vêtements qu’il ne tâchera pas. Choisir la musique, un texte et une boîte en bois si minuscule que je pourrais la ranger dans mon utérus.

Je me suis sauvée avec mon bébé en priant fort que l’odeur de la mort ne nous colle pas aux corps, parce qu’on ne met pas les nourrissons en terre quand on n’a pas une veilleuse pour donner un peu de lumière. Je me suis enfuie parce qu’il m’en implorait. « L’enterrement ce n’est pas pour nous », il me chuchotait. Il fallait qu’on garde contact et comment voulez-vous qu’on fasse là où même les portables ne passent pas ?

Et je lui ai dit à la mort, en la regardant au fond des orbites morts de mon petit garçon : « Toraja mais mon fils ». Et c’était comme si je parlais une langue étrangère parce que la mort ne comprend que les cris d’un animal blessé.

Et j’ai su ce qu’il fallait que je fasse. Je me suis enfoncée dans la forêt si profondément que j’ai oublié mon nom. C’était si tranquille qu’on aurait dit un matin sous la neige. J’ai trouvé un chêne centenaire, un bien robuste, avec un rayon de soleil qui lui faisait luire le cuir feuillu. On s’est reconnu tout de suite, on était une famille. Alors j’ai creusé le tronc avec mes ongles jusqu’au « bois de cœur ». La sève me dégoulinait sur les avant-bras et c’était la vie. J’ai délicatement embrassé le fin duvet de cheveux de mon enfant mort-né, je l’ai serré contre moi et j’ai délicatement déposé son petit corps dans la chaleur de ce nouveau ventre.

Le temps a passé, j’ai regardé mon fils devenir un chêne, plein de vigueur et de majesté. J’ai regardé le bois l’enveloppé, on aurait dit une grosse racine de Banian. Et un jour il n’y avait plus qu’un corps de bois en position fœtal. Une petite branche a poussé à hauteur de son nombril et par un beau matin de printemps est apparu un bourgeon qui frissonnait : mon premier petit-fils !

Axolot : Memento mori

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