L’oublie

Le micro-texte qui vous parle de sa mère.

Regard - graph Paris
©Flash fiction

Je ne me souviens pas de cette journée. Je n’y étais peut-être même pas. Et pourtant, quand j’ai retrouvé cette photo j’ai été surprise, ma mémoire y avait ajouté de la couleur. Je sais les fleurs violette au cœur jaune qui parsèment la robe de ma mère. Je connais cette combinaison ridicule au vert criard qu’on impose à mon frère, preuve s’il en faut qu’une faille cosmique a traumatisé une génération. Mais ces vêtements je les ai vus cent fois… Ils ne peuvent à eux seuls constituer la preuve de mon absence ou de ma présence. Alors est-ce que j’étais là ? Est-ce qu’il y a mon corps d’enfant à l’autre bout du tape-cul avec ma coupe « Mireille Mathieu » et mon tee-shirt Mickey.

Tout m’est familier dans cette photo : le visage pas tout à fait renfrogné mais pas tout à fait souriant de mon frère, le parc, le banc qui est vert, le sol jonché de petits morceaux de bois, les mains, les bras, le visage de ma mère avec ce petit air de Marlène Jobert dont on me dira si souvent qu’il en est l’écho, aussi souvent qu’on soulignera ma ressemblance avec mon père. Quelle injustice !! N’est-on pas censé ressembler à sa mère lorsqu’on est une fille ?

Tout absolument tout m’est familier jusqu’à mon père que je perçois, à travers eux, genou à terre pour trouver le meilleur angle, prendre la meilleure photo.

Et puis il y a ses yeux, ses yeux d’un vert clair et étincelant. Je le sais aussi sûrement que je sais le reste. Il y a du défi dans ses yeux, de la jeunesse, une foi en la vie.

Mais ces yeux je ne les connais pas. Ce regard est celui d’une étrangère. Cette mère-là n’existe pas pour moi. Elle a toujours les iris verts, c’est vrai, avec de jolies pattes d’oie laissées par le temps. Mais ils se sont éteints, la vie les a usés, les couleurs ont passé comme un vieux pull trop souvent lavé. Ils sont fatigués aujourd’hui les yeux de ma mère.

A quel moment exactement ont-ils cessé d’être ? Est-ce qu’elle sait seulement qu’ils ont existé ? Est-ce que c’est la violence de nos vies qui les a détruits ou est-ce le long travail d’érosion du temps ? Des petits riens sans aspérités qui grattent jour après jour jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de ce que vous avez été qu’un autre vous-même. Cette partie de vous n’a pas dit au revoir, elle n’a pas fait d’esclandre, elle n’a pas cherché à vous briser. Un matin elle a juste fermé la porte, doucement sans même vous réveiller et elle est partie, à jamais. Vous ne sauriez  dire ni quand, ni où, ni même quoi. Ma mère elle-même serait-elle capable de me dire l’enfant, l’adolescente, l’adulte, la femme et la mère qui font d’elle cet être unique qui me fait face ?

Chaque fois qu’un détail me rappelle que je ne connaîtrais jamais vraiment la femme derrière la mère m’emplit d’une profonde mélancolie.

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