L’oublie 2

Relire la première partie

Regard - graph Paris
©Flash fiction

La première fois j’avais 19 ans. J’étais rentrée de la fac pour les vacances.

Je trimbalais mon ennui dans le salon, seule, quand j’ai vu un carnet traîner sur la table. C’était un cahier Clairefontaine, banal. Je l’ai ouvert au hasard plus par désœuvrement que par réel intérêt et je n’ai pas compris ce que mes yeux lisaient. Alors la curiosité cette fois piquée je suis revenue au commencement. Je ne me souviens pas des termes exacts mais en substance la première page disait ceci :

« J’ai 18 ans je ne sais pas très bien ce que je vais faire de ce carnet, y coucher mes pensées ou ne rien en faire. Je sais juste que j’ai besoin d’écrire, de le commencer. Je ne sais pas si je vais le conserver, le détruire ou même le faire lire un jour à qui que ce soit mais voilà je commence. C’est une épreuve de confier ses pensées les plus intimes à un tiers même de papier. Si vous tombez sur ce carnet, si vous lisez ces lignes sans que je vous y ai invité, alors je vous demande de vous arrêter là, de respecter mon intimité et de le refermer. »

C’est ma mère qui écrit, à 18 ans. Pas ma mère de 40 qui croit se souvenir de qui elle était et qui choisit ses mots pour s’adresser à sa fille. Non c’est ma vraie mère de 18 ans sans filtre, sans faux semblant que j’ai sous les yeux à ce moment-là.

Dans l’un des plus gros efforts de volonté de ma vie j’ai refermé le carnet. Et quand elle est rentrée je lui ai dit ce que j’avais trouvé, ce que j’avais respecté et je l’ai supplié. Je l’ai supplié de ne pas les détruire et de me les léguer, même dans 100 ans je voulais qu’elle me laisse ce trésor inestimable.

Quand plus de 10 ans plus tard elle m’a autorisée à lire ce carnet, je me suis installée au soleil avec une clope et un thé et j’ai savouré ce qu’elle acceptait de me dévoiler. Je crois que si elle s’était souvenue elle ne m’aurait jamais laissé le lire… Il y avait 20 ans de sa vie résumée en un seul carnet. Il y avait si peu, à peine quelques bribes d’elle-même bien insuffisantes pour étancher ma soif de savoir qui elle est vraiment.

Aujourd’hui qu’il ne me reste que quelque mois avant de devenir mère à mon tour, je me demande quelle part de moi disparaîtra ? Quelle partie engloutie par l’oubli n’existera jamais pour mon bébé ? Quelle fraction de moi-même ai-je déjà perdu assassinée par ma mémoire si avare, petits fragments errants dans la tête de mes proches sans plus de bouche pour reconstituer un être complet… C’est peut-être ça mourir… Peut-être que nous ne mourons pas une fois mais des centaines, des milliers de fois, à chaque fois que nous oublions…

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