Fluctuat nec mergitur

La micro-nouvelle qui ne connaît pas la fin.
Démocratie
© Flash fiction

J’imagine ton cœur qui bat. J’imagine que si je le veux très fort il repartira. Derrière les portes tu te bats pour ta survie, pour un battement de cœur ou un souffle de plus. Ou peut-être que tu ne te bats plus, peut-être que tu es fatiguée de lutter pour un sursis si misérablement acquis et si furtif.

Moi aussi je suis fatiguée. Je suis fatiguée de ces attentes qui sont de plus en plus fréquentes pour un résultat de plus en plus dérisoire, si loin de mes espoirs. Des fois je me dis qu’il faudrait te laisser partir. Mais alors je pense à ce que serait la vie sans toi et ça me glace. Alors je les supplie de te sauver encore, de faire tout ce qu’ils peuvent, de te brancher à des machines s’il le faut, de te ramener contre ta volonté même, pourvu que tu me tiennes encore la main quand je regarde l’avenir. Lire la suite « Fluctuat nec mergitur »

Et si on était le lundi 3059 mars…

La micro-nouvelle qui passe la nuit debout.

Lundi 41 mars

Lundi 3059 mars
©gratisography

C’est étrange comme je me sens seule. Comme d’habitude je me suis réveillée trop tard et l’histoire s’est écrite sans moi. Mon regard erre d’une canette de bière à un cageot désossé. Je traîne mes savates dans l’air frisquet du petit matin. Entre ombre et lumière, le bruit de machine à laver du balai brosse accompagne mon pas d’humaine perdue. Au milieu de la place, j’aperçois les seules rescapées : quelques fleurs qui déploient leurs pétales gorgés de rosée sous un rayon de soleil encore timide. C’est comme une allégorie : à la fin, quand on aura rangé tous nos espoirs au fond d’une boîte, il ne restera qu’elles, fragiles et indociles.

Je me détourne et les abandonne à leur triste sort. Je lui fais face maintenant. Pour beaucoup c’est du vandalisme… Moi je la trouve belle, avec ses tags et ses affiches, ses dessins et ses bougies. Ça la rend plus humaine toutes ces cicatrices, ça la rend rebelle, un peu comme si elle disait merde à toutes ces statuts grecques trop propre sur elles. C’est comme si elle leur disait « Moi j’ai vécu Charlie, le 13 novembre, Bruxelles et je suis encore debout toute la nuit. Ça m’a abîmée mais c’est quand même moi qu’il préfère. C’est accroché à mon sein qu’ils viennent réclamer du pain. C’est sur mes épaules qu’il se sente assez fort pour défier l’ordre et les puissants ». Mais là, sur la place déserte, elle a l’air triste et désabusé. Ou alors c’est moi ?

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A deux doigts de la jungle…

La micro-nouvelle qui aurait aimé se trouver plus loin de l’inhumain.
à 2 doigts de la jungle, la flash fiction
©James Douglas – unslpash

Houria rajusta le châle qui lui cachait les cheveux et traversa la rue. Une petite bruine tombait sans discontinuer, lui glaçant les os. Pour une fois elle ne maudit pas  cet horrible hiver qui n’en finissait pas. Elle était contente de disparaître dans la masse brumeuse. Aujourd’hui elle allait chez le « tanneur ». La devanture du magasin était en bois dans le genre cabane de trappeur. Le temps avait verdi le bois et usé les lettres jusqu’à presque effacer le nom de l’endroit. Ce dernier évoquait plus une ruine que les grands espaces canadiens.

Quand Houria poussa la porte un petit carillon accompagna son pas. À l’intérieur, la lumière était basse et des ombres inquiétantes environnaient la jeune fille. La partie gauche était occupée par des dizaines d’animaux empaillés dont certains semblaient avoir été volontairement mutilés pour leur donner une tête étrange. De l’autre côté s’alignaient des rangées froides et hostiles de carabines.

Houria s’avança jusqu’au comptoir d’un pas hésitant. La vue du quarantenaire au crâne rasé et tatouages faillit lui faire faire demi-tour. Deux yeux d’un bleu glacial la fixaient. Pas un sourire n’éclairait son visage. Lorsque enfin elle l’eut atteint, il ouvrit la bouche :

– Je peux faire quelque chose pour vous ?

Il avait la voix très douce.

– je viens acheter finger.

– Pas compris.

– Finger ! I would like to by finger.

– Désolé, je ne comprends pas.

– S’il vous plaît, Steve et Ali me dire que tu vends…

– Ok, Ok. Excuse-moi j’ai pas l’oreille bien habituée, c’est 1000.

Houria le regarda sans comprendre. L’homme attrapa une vieille facture et écrivit au dos la somme qu’il tendit à la jeune femme.

– Personne a ça !!

Houria tressaillit quand l’homme tendit le bras et de l’index lui caressa la joue.

– Allons une gentille fille comme toi, tu vas trouver.

– Non !

– Alors dégage.

– Je pourrais dénoncer toi.

– Je pourrais te mettre les tripes à l’air et empailler ta sale gueule. Tu ne manquerais à personne.

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Cyber prédateur

La micro-nouvelle qui vous traquera jusque dans votre lit.

flash fiction cyber prédateur
©gratisography

Sitôt le signal de fin de repas donné, Apolline se jeta dans l’escalier. Elle ignora les injonctions parentales à « débarrasser »,  » passer un moment en famille », « parler des cours » pour s’enfermer dans sa chambre : ce soir elle avait rendez-vous.

*

Paul tournait au milieu du salon. L’heure du rendez-vous approchait, il se sentait impatient et juvénile. Depuis combien de temps cela ne lui était pas arrivé ? Ce matin, pour la première fois depuis une bonne décennie, il avait même eu une érection tout seul, sans l’aide de ses satanés pilules qui lui donnait l’impression qu’avoir une relation sexuelle était un acte médical.

*

Un frisson lui parcourut le corps à mesure que la voix de Justin Bieber résonnait dans ses écouteurs. Confortablement avachi selon un angle de 127°, tablette sur les genoux, elle lança Facebook. Pas de contact en ligne pour l’instant. Les yeux perdus dans le vague, elle repensa à ses parents et à leur dernier sermon pas plus vieux qu’hier sur les dangers d’Internet. Elle les trouvait pathétiques avec leur phrase choc « n’importe qui peut se faire passer pour n’importe qui ». C’était tellement prévisible et trouillard un vieux. S’il savait…

*

Paul posa avec délicatesse un CD de Wagner dans le compartiment adéquat et s’assit sur son fauteuil de bureau. Pendant que son vieil ordinateur moulinait, une brève pensée pour sa femme qui dormait à côté lui traversa l’esprit.  Il la chassa pour se consacrer entièrement à Apolline. Il la trouvait tellement belle. C’était si facile de nos jours, il n’y avait même plus besoin de sortir de chez soi.

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La tête dans le sable

La micro-nouvelle qui n’était au courant de rien.

Tête d'autruche
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Gauthier déposa sur la table une bouteille d’eau et un fin dossier puis il tira la chaise jusqu’à lui et s’assit. Devant lui se trouvait un homme d’environ 75 ans peut-être 80. Presque chauve, des tâches de vieillesse avaient commencé à moucheter son front. Le temps qui passe avait affiné une silhouette sans doute déjà frêle et sa peau n’était plus qu’une fine membrane veinée de bleu. Il nageait dans un vieux gilet marron et ne cessait de se frotter les mains. Tout son corps transpirait le lent déclin du grand âge, à l’exception de ses yeux. Il avait un regard franc et clair, un regard intelligent, sans malice. Gauthier continuait à se taire.

– Est-ce que ça va durer longtemps ? Ma femme est seule à la maison. Elle ne peut pas se débrouiller, elle a Alzheimer.

– Vous avez des proches qui pourraient s’occuper d’elle ?

– Non, je… Les enfants sont loin. Nous n’avons plus beaucoup d’amis en vie et Alexandre, l’auxiliaire de vie, a déjà dû partir.

– Je vais faire prévenir les services sociaux. Je crains que vous ne rentriez pas tout de suite.

– Non s’il vous plaît, elle est agitée quand des étrangers s’occupent d’elle. Prévenez plutôt Alex, il reviendra.

– Nous allons essayer de faire vite.

Gauthier appuya sur le bouton marche du petit magnétophone.

– Nous sommes le 3 février, il est 13h00. Veuillez annoncer clairement vos nom, prénom et date de naissance.

– Aloïs Torik, né le 15 septembre 1926.

Gauthier siffla.

– Ça fait une sacré paire d’années dites donc. Et comment êtes-vous devenu antiquaire monsieur Torik ?

– Je ne le suis pas devenu, je suis né antiquaire. Aussi loin que je me souvienne j’ai toujours aimé deux choses : les vieux objets et fouiner. Alors que fait d’autre ? Vous savez je viens d’un milieu modeste. Plus que modeste même, pauvre. Je n’aurais jamais dû devenir ce que je suis. Mais j’ai rencontré ma femme. Elle était fille de commerçants, des bouchers. Rien d’extravagant mais tout de même bien trop pour un « p’tit gars comme moi ». Les parents d’Adèle étaient des gens doux et bienveillants et un an pile après notre rencontre je l’épousais. Quelques années plus tard quand son père puis sa mère moururent, Adèle hérita et elle m’offrit cet argent pour ouvrir ma première boutique.

– Et c’est comme ça que vous êtes devenu riche.

– Oh que non. Adèle avait 6 frères et sœurs. Sa part ne nous permit d’acheter qu’une petite boutique à peine plus grande que cette salle.

– Donc elle est arrivée comment cette fortune ?

–  Un jour on m’a amené une œuvre, une œuvre de Léonard de Vinci perdue depuis 1612, Léda et le cygne.

–  Et on vous l’a amenée comme ça, un p’tit antiquaire de rien? Vous vous foutez de ma gueule !

– Inutile d’être grossier jeune homme. Oui on me l’a amenée comme ça et on me l’a vendue une bouchée de pain. J’ai fait authentifier et restaurer l’œuvre ce qui nous emmena au bord de la faillite. À l’époque j’ai soupçonné un pillage nazi alors je me suis renseigné mais je n’ai rien trouvé. Alors j’ai accepté la chance qui me souriait et je l’ai vendue. J’ai gardé tous les documents si vous le désirez.

– On vérifiera. Donc là c’est l’opulence, la fortune. Ça doit être sacrément jouissif pour un fils de rien. Les galas, les réceptions, le champagne, la piscine, de quoi faire tourner la tête…

– Je déteste ça, j’ai le sentiment d’être une greffe qui n’aurait pas pris : rejeté par mon nouvel hôte et sans espoir de retour dans mon milieu d’origine.

– Alors pourquoi continuer ?

– Parce qu’au milieu de tout cet étalage de richesse et de superficialité on y trouve des gens passionnés et passionnants et des œuvres d’art à couper le souffle.

– Alors c’est au nom de l’art et non de l’argent que vous avez escroqué tous ces gens?

– Je n’ai pas fait ça.

– À d’autre Aloïs, vous vous êtes associé avec de petites frappes qui se sont salis les mains à votre place. Regardez, ça fait 6 mois qu’on file votre petit protégé, les photos sont éloquentes.

– Non ! -La voix d’Aloïs se brisa- Vous mentez ! Il n’aurait jamais fait ça. C’était comme mon fils ! Je lui ai appris le métier. Il savait à quel point c’était important pour moi d’être droit. Il m’apportait toujours tous les certificats !

– Mais pourquoi choisir un délinquant dans ce cas ?

– Je voulais renvoyer l’ascenseur ! Donnez une chance à ceux qui n’en ont pas.

Les sanglots secouaient maintenant le vieil homme.

– Qu’est ce qui va m’arriver maintenant ?

Gauthier se leva et se dirigea vers la porte.

– Vous allez être inculpé de recel en bande organisée. Vous risquez 10 ans de prison et 175 000€ d’amende. Je suis désolé monsieur Torik. Vous m’avez convaincu je ne sais pas très bien pourquoi, c’est tellement peu crédible. Mais je vous crois quand vous dites que vous ignoriez tout des activités de vos employés mais, malheureusement pour vous, l’ignorance n’est pas une excuse en matière de recel. Vous serez condamné de la même manière, tout juste pourrez-vous obtenir une réduction de peine.

Prendre des nouvelles de ceux qui ont eu plus de chance

(R)assure-moi

©stas kulesh
©stas kulesh Unsplash

Une micro-nouvelle qui sera toujours là pour vous.

Un craquement sourd, un hurlement de douleur strident puis plus rien. Irène, les mains rougies par l’eau de vaisselle, s’est immobilisée devant l’évier. Tétanisée, elle tend l’oreille dans l’espoir qu’un autre bruit vienne contredire le premier. Puis une décharge d’adrénaline cinglante la pousse à travers la maison.

La porte d’entrée claque dans son dos, ses pieds nus se gorgent d’eau au contact de la pelouse. La première chose qu’elle voit ou plutôt qu’elle ne voit plus c’est un morceau d’environ 1 mètre de la barrière que son mari a construite autour de la cabane. Son regard glisse le long du tronc. Lire la suite « (R)assure-moi »

Et si… Notre ministre de la justice avait 12 ans

Adulte en pyjamas rouge, un ours en peluche à la main
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Une micro-nouvelle qui va vous donner envie de manger des brocolis

– Le jury a rendu son verdict !

La foule se presse pour rentrer à l’intérieur de la salle d’audience. Les flashs des journalistes blanchissent le visage déjà pâle de l’accusé. Il n’y a plus aucune place assise. Le procès le plus médiatique depuis  une bonne décenie se termine aujourd’hui.

. Chacun y va de son pronostic, chaque clan défend ses arguments.

Le juge impassible frappe son marteau sur le socle et change les cris en murmures puis en silence.

– Compte tenu de la gravité des faits qui vous sont reprochés Mr Gleume, je souhaitais m’exprimer avant que vous n’entendiez le verdict. Lire la suite « Et si… Notre ministre de la justice avait 12 ans »