L’oublie 2

Relire la première partie

Regard - graph Paris
©Flash fiction

La première fois j’avais 19 ans. J’étais rentrée de la fac pour les vacances.

Je trimbalais mon ennui dans le salon, seule, quand j’ai vu un carnet traîner sur la table. C’était un cahier Clairefontaine, banal. Je l’ai ouvert au hasard plus par désœuvrement que par réel intérêt et je n’ai pas compris ce que mes yeux lisaient. Alors la curiosité cette fois piquée je suis revenue au commencement. Je ne me souviens pas des termes exacts mais en substance la première page disait ceci :

« J’ai 18 ans je ne sais pas très bien ce que je vais faire de ce carnet, y coucher mes pensées ou ne rien en faire. Je sais juste que j’ai besoin d’écrire, de le commencer. Je ne sais pas si je vais le conserver, le détruire ou même le faire lire un jour à qui que ce soit mais voilà je commence. C’est une épreuve de confier ses pensées les plus intimes à un tiers même de papier. Si vous tombez sur ce carnet, si vous lisez ces lignes sans que je vous y ai invité, alors je vous demande de vous arrêter là, de respecter mon intimité et de le refermer. »

C’est ma mère qui écrit, à 18 ans. Lire la suite « L’oublie 2 »

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L’oublie

Le micro-texte qui vous parle de sa mère.

Regard - graph Paris
©Flash fiction

Je ne me souviens pas de cette journée. Je n’y étais peut-être même pas. Et pourtant, quand j’ai retrouvé cette photo j’ai été surprise, ma mémoire y avait ajouté de la couleur. Je sais les fleurs violette au cœur jaune qui parsèment la robe de ma mère. Je connais cette combinaison ridicule au vert criard qu’on impose à mon frère, preuve s’il en faut qu’une faille cosmique a traumatisé une génération. Mais ces vêtements je les ai vus cent fois… Ils ne peuvent à eux seuls constituer la preuve de mon absence ou de ma présence. Alors est-ce que j’étais là ? Est-ce qu’il y a mon corps d’enfant à l’autre bout du tape-cul avec ma coupe « Mireille Mathieu » et mon tee-shirt Mickey.

Tout m’est familier dans cette photo : le visage pas tout à fait renfrogné mais pas tout à fait souriant de mon frère, le parc, le banc qui est vert, le sol jonché de petits morceaux de bois, les mains, les bras, le visage de ma mère avec ce petit air de Marlène Jobert dont on me dira si souvent qu’il en est l’écho, aussi souvent qu’on soulignera ma ressemblance avec mon père. Quelle injustice !! N’est-on pas censé ressembler à sa mère lorsqu’on est une fille ?

Tout absolument tout m’est familier jusqu’à mon père que je perçois, à travers eux, genou à terre pour trouver le meilleur angle, prendre la meilleure photo. Lire la suite « L’oublie »

American way of life

Lama des jardins de la Fabuloserie
La fabuloserie ©Flash fiction

La micro-nouvelle qui s’exprime en vers.

Trente-quatre âmes à attendre la mort

Huit tueurs face à l’injection létal

Pourvu au moins qu’elle soit prompt et fatal

Pour ces prédateurs devenus herbivores

 

Sept d’un coup crie le vaillant petit tailleur

Du conte de fée à la réalité,

Combien d’êtres tue-t-on à la journée ?

Huit en dix jours déplore le gouverneur

Lire la suite « American way of life »

Sous les déchets, l’humain

Manège de petit Pierre, La fabuloserie
Manège de petit Pierre, La fabuloserie – Crédit : Flash-fiction
La micro-nouvelle qui se dit que la vérité est ailleurs.

Imaginez une photo. Une classique, pas de sépia ou de noir et blanc. Pas de polaroïd, juste un rectangle de 12cm sur 9 avec la texture si particulière de la capture du réel. Sur ce papier lustré, on voit se dessiner une scène banale. Ça pourrait être le souvenir d’un repas dominical où toute la famille se serre autour de la table mais disons qu’il s’agit d’un monument, n’importe lequel : la tour Eiffel, Big Ben, la place Saint-Marc…  C’est un cliché de touriste de ceux qu’on moque chez les autres mais qu’on s’empresse de mitrailler quand enfin c’est nous qui pouvons, nous pavaner en terre inconnue foulée par des milliers d’autres avant vous, moi, nous.

Bien-sûr elle est mal cadrée, floue aussi avec une lumière peu flatteuse. Comme elle est moderne le premier plan est occupé par le visage souriant d’un humain, un selfie comme on dit. Le plus souvent elle représente une preuve de notre passage, de notre bonheur, parfois de notre richesse. Elle tourne dans les dîners entre amis, sur Facebook ou en famille. On like, on s’extasie, on demande des détails techniques : c’est aussi beau qu’on le dit ? Combien de mètres, de marches ? Quelle époque ? Et les touristes y’en avait pas trop ?

Mais personne ne s’intéresse jamais à ce qui est hors cadre. Personne ne se demande si décalée de quelques mètres à gauche, elle ne dévoilerait pas la misère d’un bidonville ou un couple adultère qui profite d’une escapade à l’étranger… Lire la suite « Sous les déchets, l’humain »

Fluctuat nec mergitur

La micro-nouvelle qui ne connaît pas la fin.
Démocratie
© Flash fiction

J’imagine ton cœur qui bat. J’imagine que si je le veux très fort il repartira. Derrière les portes tu te bats pour ta survie, pour un battement de cœur ou un souffle de plus. Ou peut-être que tu ne te bats plus, peut-être que tu es fatiguée de lutter pour un sursis si misérablement acquis et si furtif.

Moi aussi je suis fatiguée. Je suis fatiguée de ces attentes qui sont de plus en plus fréquentes pour un résultat de plus en plus dérisoire, si loin de mes espoirs. Des fois je me dis qu’il faudrait te laisser partir. Mais alors je pense à ce que serait la vie sans toi et ça me glace. Alors je les supplie de te sauver encore, de faire tout ce qu’ils peuvent, de te brancher à des machines s’il le faut, de te ramener contre ta volonté même, pourvu que tu me tiennes encore la main quand je regarde l’avenir. Lire la suite « Fluctuat nec mergitur »

L’épreuve des ex

La micro-nouvelle qui vous suggère de prendre soin de vos ex
L'épreuve des ex
© Flashfiction – Street art Belgique

C. attrapa son carnet d’adresses qu’elle se mit à feuilleter, la mine boudeuse. La plupart des gens ont abandonné le papier pour tout stocker sur un support numérique quelconque, mais pas elle. Elle apprécie le contact des feuilles de papier alors qu’elle passe d’une lettre à une autre. Et par-dessus tout, elle attache de l’importance à la temporalité. Le temps de changer une carte Sim et vous perdez la moitié de vos contacts sans même vous en apercevoir. C. conserve tous les gens suffisamment importants pour avoir eu un jour leur numéro depuis le collège. Bien sûr ça ne signifie pas que tous seraient heureux de l’entendre.

– Allô, E. ? C’est C…. Allô ? Allô ?

– Salut, c’est C.

– T’as du culot toi.

– Allô ? Putainnnn !

– Allô, M. ?

– Oui.

– S’il te plaît ne raccroche pas c’est C.

– Qu’est-ce que tu veux ?

– Juste discuter. Est-ce qu’on peut se retrouver pour un café ?

– Écoute, j’ai pas vraiment le temps et puis je suis pas sûr d’avoir envie de te parler…

– Je t’en prie, 5mn et je te laisse tranquille.

– (soupir) ok, au café en bas de chez moi.

C. arrive en avance, persuadée que M. ne l’attendra pas plus de 3 secondes s’il ne la voit pas. Elle s’assoit en face de la porte, commande un café et passe le temps en observant les tables alentour. M. est du genre ponctuel, mais pas aujourd’hui, sûrement pour lui montrer qu’il n’est pas à sa disposition, pense-t-elle.

Au deuxième café, il arrive enfin. Comme toujours son visage n’exprime rien. Il a l’air parfaitement tranquille et détendu. Elle a toujours admiré ça chez lui et aimé ça aussi à une époque. Lire la suite « L’épreuve des ex »

Par les liens sacrés du mariage

La micro-nouvelle qui vous conte le plus beau jour de votre vie ou pas…
Par les liens sacrés du mariage
©Kim Daniel Unsplash

Quand j’étais petite j’aimais beaucoup cette photo. J’étais une enfant contemplative et je pouvais passer de longues heures à tourner les pages des albums de famille, assise à même le sol du bureau de mon père. Invariablement je terminais mon examen minutieux par celle-ci. Je la sortais de sa protection plastique et tout en la contemplant j’en écornais les coins. Je détaillais un à un chaque personne, leur costume, leur visage. De gauche à droite s’étalait toute ma famille maternelle et paternelle. Je m’amusais de l’énorme moustache de mon grand-père A. et du strabisme de mon cousin K. C’est la seule photo où sont réunis les deux clans dont je suis issue. Comme vous, je ne connais la plupart d’entre eux qu’à travers ce cliché pris le jour du mariage de mes parents. Ma parentèle maternelle disparut aussitôt la dernière danse jouée. Lire la suite « Par les liens sacrés du mariage »